Asafumi, Sandrine, Réjane... Ces explorateurs du sensible murmurent au cœur des fleurs, vibrent au diapason des légumes et sondent l’âme des herbes folles.
Et s’ils nous montraient la voie d’un dialogue fécond ?
«
Voir le monde dans un grain de sable et le paradis dans une fleur sauvage. » Qu’ils bêchent, créent ou enseignent, ces femmes et ces hommes « nature » incarnent à la lettre ces mots de William Blake. Connectés au pouls du végétal, à son art du temps long et de la cohabitation, à sa résilience et sa créativité infinie, ils sèment autour d’eux une même passion pour l’observation sensible et cultivent le don de « fleurir » au diapason du vivant, de ses enseignements. Un savoir terre-à-terre, autant qu’un cheminement spirituel, qu’ils essaiment pour nous aider à « pousser ». Écoutons ce que les plantes ont à nous dire…
À hauteur de coquelicot
Une colline en Ligurie, peuplée de plantes sauvages. Autrefois (mais pas que…), sorcières et guérisseuses y faisaient des cueillettes magiques. Neuf jours durant, au matin, Sandrine de Borman s’y est assise au ras des coquelicots, en présence. «
C’était incroyable d’être juste là. Tout se ralentit… Je voyais s’ouvrir le bouton de coquelicot. Il met une semaine à s’épanouir ; la veille, il se dresse, puis se déroule en spirale. J’observais aussi les insectes butiner, la manière dont le bourdon porte le pollen dans ses corbeilles. À force, je me sentais coquelicot ! » Cette passeuse de vivant, comme elle se définit, a fondé Ars Herbarium. Que l’on soit botaniste aguerri, poète ou curieux de nature, cette artiste multiplie les propositions pour rencontrer le végétal d’une manière émotionnelle et en garder une trace créative pour «
continuer à vibrer avec cette rencontre singulière ». Enfant, elle glanait coquillages, brindilles et lichens… qui finissaient dans le lave-linge familial : «
J’étais déjà attentive à chaque petit détail. Tout me paraissait vibrer. »
Cette extase sensorielle qui la reliait au monde naturel ne l’a jamais quittée. Depuis vingt-cinq ans, elle se dédie au végétal, qui pousse au cœur de son éveil et de son travail. S’y allie un bagage scientifique glané durant sept années de résidence au Jardin botanique de Meise (Belgique), où elle côtoie plantes à foison, jardiniers passionnés et le grand botaniste Francis Hallé. Pour amplifier cette attention au végétal qui «
habite sur Terre depuis bien plus longtemps que nous », elle s’initie à la pleine conscience et à l’immersion en nature avec le Travail qui Relie – l’approche d’écologie profonde créée par Joanna Macy. Pour prolonger son expérience initiatique en Ligurie, elle crée et autoédite le
Tarot poétique du coquelicot, à la croisée de ses observations botaniques, de ses méditations longues et de ses recherches scientifiques. Les lames, trente-cinq empreintes de coquelicot délicatement phytopressées, parlent de l’importance de conserver une trace : «
Elles transmettent les messages symboliques et l’énergie particulière de cette fleur si belle et si fragile : l’art de se tourner vers la lumière, d’intensifier le mouvement présent, d’accueillir ce qui vient d’ailleurs, de transcender la perte et la fin… »
Pour éterniser les végétaux, sa technique originale, qu’elle enseigne, est le oshi-zomé (du japonais
osu, « presser » et
zomeru, « teindre ») : «
Ces empreintes végétales révèlent l’invisible : les tanins, les principes actifs et quelque chose de l’essence, de l’âme de la plante. Sur papier ou sur tissu, l’énergie de la plante continue à vibrer. » Touchée par cette expérience « coquelicot », Sandrine de Borman a poursuivi ses explorations avec l’herboriste Marine Lafon, qui vit sur cette fameuse colline ligure. Initiées par les plantes aux côtés desquelles ces deux fées vertes passent des jours entiers, elles cocréent le
Tarot des plantes sauvages : «
Ces 22 plantes-arcanes, reliées aux arcanes majeurs du Tarot de Marseille, mais aussi à des poèmes et rituels, affinent notre sensibilité au langage végétal. Elles nous ouvrent à de précieuses initiations, autour de nos cycles de transformation et de guérison. » Leur invitation, au-delà de cela, est de prendre le temps d’arpenter les sentes sauvages au cœur de nous-mêmes, en écho aux plantes que l’on rencontre en Chemin. Un éveil, du sol au Soi vivant.
Le pouvoir des fleurs
« Certains courent… Moi, je regarde les fleurs. » (1) Ainsi s’ouvre
La puissance discrète des fleurs, le livre de Réjane d’Espirac (qui collabore par ailleurs à Inexploré). C’est dans leur contemplation que cette auteure et documentariste à fleur d’âme trouve
son ancrage. Elle est entrée en intimité avec les fleurs par le dessin, à l’aune de l’un de ces caps de vie parsemés d’épines qui déchirent nos armures. Or, les fleurs sont l’incarnation même de la puissance de la vulnérabilité : « Je me suis mise à leur écoute. » En pratique, elle nous convie à faire de même,
à ressentir leur présence qui nous aligne avec la nôtre, à comprendre ce que ces messagères du vivant ont à nous
dire : des histoires de vie, d’amour, de résilience. « Les fleurs rafraîchissent nos regards, elles réveillent le sensible. Au-delà des clivages que l’homme bâtit et instrumentalise, elles créent l’intime avec le monde. Telle est leur puissance discrète – mais révolutionnaire. » Cueillir l’inattendu, en soi et autour de soi, telle est l’invitation de ce livre en fleur.
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